"Paris Capitale du Libre"… sans Gary… ni RME

Paris s'est auto-proclamée "Paris Capitale du Libre" en 2006 (ou 2005). Il est bien paradoxal de parler de "capitale" pour un phénomène aussi éclaté que le logiciel libre, et plus généralement sans doute absurde de donner une tête à l'idée de liberté.

Puisque nous sommes dans le registre du logiciel, prêtons-nous au petit jeu idéologique inspiré du fameux bug #1 du projet Ubuntu Linux"Bug #1 (liberation), first reported on 2004-08-20 by Mark Shuttleworth: Microsoft has a majority market share" – pour mentionner deux bugs de Paris, "capitale du libre":

  • Bug #1: sauf erreur, Romain Gary n'a pas sa rue à Paris. Romain Gary a reçu la Croix de la Libération des mains du Général de Gaulle, il a eu deux fois le prix Goncourt, et il a écrit La promesse de l'aube. Je m'étonne chaque jour depuis que je l'ai lu que La promesse de l'aube ne soit pas mis sous le nez de tous les écoliers de France avant même Hugo, Rabelais, Montaigne, Pascal, Voltaire… Voici ce que Gary écrit sur son frère de guerre Bouquillard, qui lui non plus n'a pas sa rue à Paris:
Il s'appelait Bouquillard et, à trente-cinq ans, était de loin notre aîné. Plutôt petit, un peu voûté, coiffé d'un éternel béret, avec des yeux bruns dans un long visage amical, son calme et sa douceur cachaient une de ces flammes qui font parfois de la France l'endroit du monde le mieux éclairé.

Il devint le premier "as" français de la bataille d'Angleterre, avant de tomber après sa sixième victoire, et vingt pilotes debout dans la salle d'opérations, les yeux rivés à la gueule noire du haut-parleur, l'entendirent chanter jusqu'à l'explosion finale le grand refrain français, et alors que je griffonne ces lignes, face à l'Océan, dont le tumulte a couvert tant d'autres appels, tant d'autres défis, voilà que le chant monte tout seul à mes lèvres et que j'essaye de faire renaître ainsi un passé, une voix, un ami, et le voilà qui se lève à nouveau vivant et souriant à côté de moi et il me faut toute la solitude de Big Sur pour lui faire de la place.

Il n'a pas sa rue à Paris, mais pour moi toutes les rues de France portent son nom.

Source: La promesse de l'aube, Romain Gary, 1960, p324, Gallimard Folio

  • Bug #2: il n'y a pas de véritable revenu minimum d'existence à Paris, ni en France dont Paris "capitale du libre" est la capitale.
La trêve. Alors? Alors pour que la Société ait ne serait-ce qu'une petite chance de convaincre de la légitimité de son Etat et de son Ordre, alors pour qu'au mirage du contrat social, on puisse sans rire, ne serait-ce qu'un instant, faire semblant de croire, alors, il faut la trêve. La trêve de Dieu qui n'existe pas. La trêve des hommes qui n'existent que trop. Alors, il faut modifier les termes de l'échange. Il faut changer la donne.

Un revenu minimum d'existence, à vie et sans questions, enquêtes, réserves ou contreparties aucunes. Un droit. Un vrai droit de l'homme pour tous les hommes. Le droit d'exister a minima, certes, mais décemment. Le droit de survivre pour nulle autre raison, justification, compétence ou légitimité que celle, tout simplement, d'être. La Société s'excusera ainsi de son poids pesant. De ses obligations implacables. De sa tyrannie insidieuse et larvaire qui rôde aux frontières mêmes de nos larmoyantes démocraties.

Et bannir pour toujours l'inouïe violence infligée à ces errants de force, à ces sans-abri contraints, que l'on repousse à la rue tous les jours, et partout en France. La rue est une horreur. La rue est une terreur. La rue est une torture. La rue est un crime ignoble commis à chaque heure du jour et de la nuit contre des faibles et des innocents. Innocents de tout, sauf de leur malheur. Un crime commis dans et par l'indifférence générale. Un crime sacrificiel et barbare répété pour l'édification de tous. Honte à nous! Honte à la France! Honte à cette grande nation qui sut jadis, pour une certaine idée de l'homme, soulever le monde. Il faut que cela cesse. Il faut appeler le crime par son nom. Il faut, par la loi, rendre illégale la mise à la rue.

Asile! Asile, au nom des hommes!

Source: Le sang nouveau est arrivé, Patrick Declerck, 2006, p86, Gallimard NRF

Arkub

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20.02.2008 at 02:49 AM
On ne peut qu'être d'accord avec le constat fait par Declerck. Cela étant, il n'est pas certain que la solution qu'il préconise soit la bonne. Il faut relire Watzlawick et le travail de l'Ecole de Palo-Alto sur le changement, les pathologies qu'il provoque et le fait qu'il amène à prendre pour solutions ce qui, en réalité, fait problème. Le problème de la misère moderne est lié aux conditions qui provoquent la mobilité sociale et la rupture des liens sociaux à commencer par les liens familiaux. Le reste relève de l'urgence et des effets. Pas des causes. "Camus a écrit que l'on condamne à mort un coupable, mais qu'on fusille toujours un innocent. Toujours cet infernal dilemme : l'amour des chiens et l'horreur de la chiennerie." (Romain Gary, "Chien Blanc")Condamner la rue, c'est fusillé un innocent. La rue n'y est pour rien. Pas plus quand on y est jeté que quand on y descend pour y faire la révolution… Les causes et les coupables sont à chercher ailleurs. D'urgence, non ?